L’IGNOBLE COSMONAUTE par Bruno Guiblet

Nouvel Observateur du 22-10-1998

N° 1772

LE DÉSERT DE LAMOUR

Ils ont une petite quarantaine. Ils s’appellent Didier, Palude, Martin, Schlicht ou Severin. Ou encore Ed Byron, réalisateur de cinéma porno amateur. Ils voguent à la dérive entre Barbès et Montparnasse, les Halles et Saint-Germain. Ils carburent au scotch. Ils ne détestent pas le mouvement qui déplace les lignes ­ qu’elles soient de cocaïne ou d’héroïne. Ils ne font pas grand-chose, ils vaquent vague, ils tournent sur eux-mêmes. Ce sont les tristes héros du premier roman de Bruno Guiblet, « l’Ignoble Cosmonaute ».

Des personnages contre nature si celle-ci, comme l’affirme la sagesse populaire, a peur du vide. C’est le désert de l’amour. La drogue y est pour quelque chose, le désir étant éclipsé par l’urgence de trouver sa dope. Les dames ? Elles font tapisserie. Et de toute façon elles ne sont pas ce qu’elles paraissent. Tenez, la plus convenable, « habillée comme un étudiant sage : gris souris et chemisier pâle », n’est en fait qu’une pute en fin de course.

On n’est pas plus macho que Bruno Guiblet. Curieux roman, glauque, violent et désespéré. D’abord est-ce bien un roman ? Ce livre se compose de douze textes racontant une histoire spécifique. Un recueil de nouvelles, alors ? Non. Dans ces douze textes (disons dix sur douze), les mêmes personnages se croisent, s’aperçoivent. Ou pas. Comme dans la vie, comme dans la littérature. Avec une ironie noire, Bruno Guiblet ne massacre pas notre réalité – ­enfin, la sienne. Il se contente de la décrire, de la donner à voir.

Certainement pas de la juger. Premier roman dérangeant, parce que sans lueur, sans lampe tempête, écrit avec une truculence proche de l’asphyxie, « l’Ignoble Cosmonaute » laisse rêveur, autant sur son message que sur son auteur. Un dernier texte ­- qui a priori n’a rien à voir avec les onze autres -, intitulé «Devaï», ésotérique et donc en principe pouvant servir de clé au projet de l’oeuvre, n’est pas plus éclairant. N’empêche, c’est fort et troublant, séduisant autant que menaçant. Et si vous vous demandez le sens du titre insolite, « l’Ignoble Cosmonaute », eh bien, on vous souhaite bien du plaisir.

Jean-François Josselin

« L’Ignoble Cosmonaute », par Bruno Guiblet, NiL, 220 p., 99 F.

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